Article du journal libertaire « Le Balai Social, Tribune libre à tous les protestataires de l’Arrondissement de Mantes », N°6, 1er mars 1905

par Nelly Roussel
Qu’est-ce que le féminisme ?
Une telle question devrait être inutile.
Elle ne l’est pas.
L’ignorance des uns, la mauvaise foi des autres, se plaisent trop souvent à interpréter faussement le mot qui désigne et résume nos légitimes revendications.
Ce mot, d’ailleurs, est mal choisi. Il manque de précision, de justesse ; il ne dit pas bien exactement ce qu’il veut dire. J’en eusse préféré un autre. Mais celui-là est adopté; nous ne pouvons plus le changer.
Le (masculinisme) qui a si profondément pénétré les institutions sociales et les mœurs, inspiré toute l’organisation sociale, et contre lequel nous nous insurgeons, se définissant ainsi : doctrine de la suprématie, de la prédominance du principe masculin…, le féminisme, pris au sens strict du mot, pourrait, en effet désigner la doctrine contraire : suprématie, prédominance de l’élément féminin.
Il n’en est rien cependant. Et nos adversaires le savent bien. La signification conventionnelle du mot est aujourd’hui assez connue pour que l’équivoque ne soit plus permise, ni possible.
Le féminisme, répétons-le encore, est tout simplement la doctrine de l’équivalence naturelle et de l’égalité sociale des sexes et est implicitement contenue dans telle ou telle autre doctrine d’émancipation humaine, antérieure au féminisme.
Pardon !… Elle devrait, en effet, y être contenue; mais elle ne l’est pas toujours; ou, du moins, elle ne l’a pas toujours été.
Pendant longtemps, les hommes d’avant-garde : libres penseurs, socialistes, libertaires, oublièrent trop facilement que leurs compagnes font, au même titre qu’eux, partie de la Société. Le féminisme vint le leur rappeler et s’efforça de leur faire comprendre que nulle œuvre stable et parfaite n’est possible, en aucun domaine, sans la collaboration étroite et continue des deux éléments essentiels qui constituent l’Humanité; éléments différents, mais d’importance égale, et destinés, par leur dissemblance même, à se compléter mutuellement.
Beaucoup comprirent, et ceux-là marchent aujourd’hui avec nous. Quand tous auront compris, le « féminisme » disparaîtra de lui-même n’ayant plus de raison d’être. Et l’heure de sa disparition sera l’heure de son triomphe!
Le féminisme, a-t-on dit bien souvent, créée [sic] l’antagonisme des sexes.
Le plus bref exposé de nos théories, la définition même du mot, suffit à démontrer péremptoirement la sottise et l’inanité d’une telle accusation.
L’antagonisme des sexes?… Hélas! il existe depuis l’instant où l’homme s’est arrogé sur la femme un pouvoir illogique et injustifiable (il n’y a point de concorde possible entre le maître et l’esclave), et il cessera le jour où, grâce à nos efforts, régneront enfin la justice et la liberté pour tous. Non, l’antagonisme des sexes n’est point né du féminisme; mais, au contraire, il doit mourir par lui!
S’il y a une guerre entre l’homme et la femme… ce n’est pas nous, les femmes, qui l’avons déclarée. Nous nous bornons à nous défendre contre tout ce qui, dans le monde, nous lèse, nous gêne et nous blesse. Qu’on ne nous dresse plus d’obstacles, et nous n’aurons plus besoin de jouer des poings pour les abattre. Nous vous tendons la main, ô frères! Nous voudrions marcher à vos côtés, en égales et en amies, dans la Lumière, dans la Paix!… pourquoi donc nous repoussez-vous ?…
Notre idéal est très simple, très clair, et se résume en quelques mots. Nous voulons pour tous les humains, sans distinction de race, de classe ni de sexe, ce que trop d’hommes, aujourd’hui encore, rêvent seulement pour leur race, pour leur classe, et surtout pour leur sexe; nous voulons pour chacun, homme ou femme, le droit ou les moyens de s’épanouir harmonieusement dans toute sa, personnalité de choisir librement la voie qui lui convient, de se faire une place au soleil, d’être seul maître de son corps, de son esprit et de sa conscience.
Nous proclamons le droit égal de tous à la vie intégrale, au bonheur….. en nous souvenant que le « bonheur », chose essentiellement relative, variant avec les individus, ne se peut réglementer, et que les seules doctrines de bonheur sont les doctrines de liberté!
(Née le 5 janvier 1878 à Paris, morte le 18 décembre 1922 à Rueil-Malmaison ; libre penseuse féministe, antinataliste et néo-malthusianiste, proche des milieux anarchistes français. Cliquer sur son nom pour sa notice Maitron)