Pourquoi revenir sur l’Assemblée de lutte du Mantois (ALM) 6 ans après ? Parce que pour beaucoup, à la suite des Gilets jaunes, elle a été un événement militant local majeur, ainsi qu’un jalon fondateur pour la dynamique de lutte sociale du Mantois. Des rencontres ont eu lieu, des liens se sont tissés et ont perduré (ou pas) depuis. Avant cette date, cela faisait longtemps qu’un mouvement social de cette ampleur n’avait pas eu lieu localement, et nous n’avons depuis lors rien connu de tel. Ce sont donc quelques bonnes raisons d’interroger, avec le recul, la dynamique de cette période, après des réflexions à chaud, déjà publiées ici ou là, et une chronologie publiée sur ce site.
La poursuite de la dynamique Gilets jaunes
À en croire nombre de camarades GJ locaux, l’ALM était le prolongement de leur mouvement, sans qu’il ne soit question d’une rupture ou d’un changement fondamental de nature de la lutte. Et en effet, le camp des GJ Buchelay n’a pris fin qu’avec l’incendie de sa cabane le 23 septembre 2019, au moment où commençait à se discuter la préparation de la grève SNCF / RATP du 5 décembre (voir la chronologie locale des GJ). Temporellement, logiquement et socialement, il s’agit d’un prolongement.
Le camp des GJ du Mantois a fait partie des derniers à subsister dans la région, voire en France. La dynamique, même portée à bout de bras par bien moins de personnes qu’au début du mouvement, ne s’est jamais vraiment éteinte. De plus, l’esprit de légitimité à aller partout pour foutre le bordel, surtout où l’on ne voulait pas d’eux (les GJ), a continué d’animer les membres de l’ALM. À la manière des interventions sauvages lors du Grand Débat, en ont fait les frais à l’époque de l’ALM des élus, des candidats aux municipales, la directrice de l’hôpital de Mantes, le gratin rassemblé au moment des vœux de la communauté de communes GPSEO…
Sans l’esprit GJ, que ce soit à l’échelle nationale (en radicalisant les bases syndicales pour partir en reconductible à partir du 5/12/19) ou locale, le mouvement aurait eu une tournure très différente, et probablement bien moins intéressante. Les GJ composaient en effet souvent la majorité des cortèges, et impulsaient les actions les plus pêchues et radicales. Le formalisme et les précautions des syndicalistes les plus timorés ont confirmé les animosités de certains, tandis que la mise au service de la lutte des outils syndicaux ont pu réconcilier d’autres avec une vision plus ouverte et « basiste » du syndicalisme.
Le retour de la grève ?
Si pour une partie des GJ, le terme de grève était synonyme de manifestation de rue, signe du recul de cette pratique traditionnelle du mouvement ouvrier dans cette fraction du salariat, elle a été au cœur du mouvement pour l’autre grande composante de l’ALM : les travailleurs proches des syndicats et les militants syndicaux.
Localement, dans les transports, la grève n’a touché que la SNCF sur la ligne Paris / Saint-Lazare (et pas les bus, par exemple), sur laquelle SUD rail était le syndicat majoritaire, devant la CGT. Des AG très régulières se tenaient, à laquelle assistaient parfois des grévistes de l’éducation. La ligne a été paralysée une bonne partie du mouvement, avant que cela ne devienne plus épisodique, annonçant une dynamique plus activiste du mouvement (des actions publiques et médiatiques relativement décorrélées de la grève). Des blocages des bus Mantes – La Défense (ligne express A14, devenu 7820) au dépôt de Rosny-sur-Seine ont ponctuellement permis de renforcer la perturbation des transports, mais pas d’étendre la grève.
Dans l’Éducation nationale, même si des écoles ont fermé (et au moins un collège du bassin) ponctuellement sur des journées d’action, la grève a été essentiellement circonscrite aux grandes journées d’actions, à part pour quelques militants, principalement de SUD éducation, en reconductible sur plusieurs semaines. Des tournées ont été organisées dans les établissements, à partir d’AG éducation assez dynamiques, mais sans parvenir non plus à ce que la grève déborde les éphémères journées d’action.
Enfin, ponctuellement, des salariés des boîtes du coin se sont joints à des journées d’action, bien encadrés par leurs syndicats, souvent des sections CGT. Il n’y avait qu’une poignée de travailleurs identifiables par leur blouse (hôpital) ou leur bleu (EDF Magnanville, Ciments Calcia, Sultzer, GPSEO…), surtout au début du mouvement. Des liens ont été tentés avec les grévistes du dépôt gazier de Beynes, mais ceux-ci ne se sont inscrits ni dans la durée, ni dans une solidarité effective.
Le gros des cortèges était donc composé de Gilets jaunes, de militants syndicaux (SUD, CGT, FO, FSU), de travailleurs grévistes principalement fonctionnaires, et de retraités militants. Les effectifs, bien que suffisants pour ressentir une dynamique collective enthousiaste, avec parfois de très beaux moments de joie, de convivialité, de sentiment d’indiscipline vis-à-vis de l’occupation de l’espace public, sont restés très limités : aucune manifestation n’a dépassé les 500 personnes. On est loin des milliers de manifestants rapportés par Roger Colombier tout au long du XXème siècle dans son livre sur le Mouvement ouvrier dans le Mantois, et bien en dessous du potentiel d’une agglomération de près de 100 000 personnes peuplée en écrasante majorité par des classes laborieuses… Si on compare à la proche Évreux et à son agglomération, de taille comparable, le Mantois fait pâle figure devant les 7 000 manifestants du 5 décembre dans la préfecture de l’Eure.
Les syndicats : dedans, avec, devant ou contre ?
SUD rail et SUD éducation ont mis localement toutes leurs forces, conséquentes pour le premier, et modestes pour le second, dans la bataille : appels aux AG, impressions de tracts, maquettage, tournées des lieux de travail, réservations de salles municipales et utilisation des locaux, déclarations de manifestations, fumigènes et patator, caisses de grève… Si pour SUD rail le pari est relevé, avec une solidarité financière conséquente pour faire durer une grève efficace sur le long terme, l’action de SUD éducation, légitime et honorable, a davantage relevé du volontarisme, en l’absence d’une dynamique autonome favorable et durable. Les AG éducation, qui ont pu regrouper parfois presque une centaine de personnes, ont été un point d’appui pertinent, mais qui n’a pas permis de faire basculer la majorité des travailleurs de l’éducation dans la grève prolongée.
Les syndicats majoritaires traditionnels des bastions ouvriers (CGT) et fonctionnaires (FSU et localement FO dans l’éducation) ont quant à eux principalement misé sur les grosses journées d’action, avec cars affrétés pour Paris et / ou manifs locales déclarées. Des militants de ces syndicats ont parfois rejoint la dynamique de l’Assemblée et les actions « hors calendrier » de l’intersyndicale. D’autres, dans la plus pure tradition du syndicalisme autoritaire de masse, ont bien fait comprendre aux Gilets jaunes ou syndicats minoritaires qu’ils étaient les seuls légitimes à animer la lutte. Enfin, certains cadres syndicaux jouaient double-jeu, faisant acte de présence avec chasubles et drapeaux dans des actions plus musclées, tout en ne diffusant pas (toutes) les infos de base venant de l’Assemblée, pour bien garder le contrôle de leurs troupes. Quoi qu’il en soit, les syndicats soi-disant de masse considèrent toujours que rien ne peut se faire sans leur initiative, leur aval, leur impulsion, et n’ont toujours pas pris conscience de leur faiblesse, pourtant bien établie par les reculs successifs et combinés du droit du travail et de la syndicalisation depuis des décennies.
Quelle qu’ait été l’attitude des militants de ces organisations, il a semblé qu’entraîner dans la grève les boîtes du privé (ou les administrations) où les syndicats sont implantés était impossible, malgré les efforts entrepris. La chose n’est pas nouvelle : le recul de la syndicalisation, la désindustrialisation, la précarité des contrats et l’éclatement des statuts ont fait qu’aucune grève de masse n’était envisageable en l’état, que les syndicats, UL et UD compris, aient « fait le taf » ou pas, y compris dans les derniers gros viviers d’emplois locaux (Renault Flins, l’hôpital François Quesnay, le centre de tri de la Poste…), ou dans les boîtes historiques (Sultzer, Buffet-Crampon et Selmer…).
La dynamique et ses contradictions
Ce n’était pas la première rencontre locale de « convergence » entre des forces traditionnelles de gauche (partis, associations, syndicats) et les GJ. Le 15 juin 2019, une manifestation de convergence avait eu lieu, mais sans produire d’alchimie. Mais, à l’automne-hiver, la mayonnaise a pris dans l’ALM car cette fois-ci l’opposition de classe des GJ identifiée à Macron se superposait avec celle contre une réforme sociale bien identifiée, avec les codes du mouvement social à la française, familière de la gauche sociale.
Lors de cette lutte, et notamment à l’occasion des soirées de soutien, on a ainsi assisté à la création et à la persistance de liens forts et conviviaux qui se sont matérialisés dans la super ambiance des manifs avec fumigènes, patator, slogans déters…
Toutefois, ces liens n’ont pas fait sauter toutes les séparations internes à ce groupe de personnes en lutte contre la réforme des retraites. Des débats, parfois stériles, parfois nécessaires, entre syndicalistes et GJ sur la stratégie de déclaration ou non des manifestations, sur la nécessité de faire des AG (vues parfois comme interminables et qui ne décidaient pas toujours de grand chose), sur l’écriture ou non de communiqués destinés aux organisations syndicales ou à la presse, reflétaient des traditions radicalement opposées et des cultures politiques variées.
Il faut donc, localement et dans ce mouvement, renvoyer dos-à-dos les deux postures :
- de donneurs de leçons de la part de syndicalistes, se targuant de représenter « des milliers de travailleurs » (pourtant aussi invisibles en manif, qu’en grève ou en AG) et de leur filiation (un peu exagérée) avec le mouvement ouvrier ;
- de la radicalité spontanéiste des GJ, réduite à son plus simple appareil de manifestations régulières et clairsemées ou d’appels à des blocages incantatoires, qui avaient un sens à l’hiver 2018-2019, mais bien moins en 2019-2020.
Évidemment, la promesse du retour de l’autonomie ouvrière des GJ, incarnation des mutations du salariat que n’ont pas su saisir les syndicats, n’est pas à mettre en équivalence des restes du syndicalisme moribond qui peine tant à mobiliser qu’à obtenir des victoires pour assurer son rôle d’intermédiaire entre travail et capital. Simplement, dans le mouvement, les deux postures étaient symétriquement improductives. L’intérêt du mouvement a justement résidé dans les moments où les oppositions ne faisaient plus obstacles à un combat commun.
Un mouvement social à la française
Il faut aussi interroger la volonté syndicale de persister dans la stratégie des bus pour Paris. Celle-ci permet d’encadrer et de compter les troupes, avec des horaires de départ et d’arrivée et un pointage, de montrer une force et un sérieux, et elle rencontre indéniablement un attrait de la part de travailleurs pour qui la lutte se résume à « voter avec les pieds », sans prendre plus de risques (bon nombre de fonctionnaires…). Mais elle prend le risque d’éloigner certains militants qui ne veulent pas aller à Paris, car ils préfèrent construire la lutte sur place ou bien ont peur des affrontements réguliers dans la capitale. De plus, la stratégie des « temps forts », de la manif traîne-savate, de la prise de parole devant la sous-préfecture, plutôt que la construction de la reconduction à la base et la bordélisation de l’agglomération ménagent la respectabilité et la légitimité auprès des institutions…
Malgré une certaine « giletjaunisation » de la grève et l’ouverture de l’ALM à tous, le corporatisme de la représentation syndicale (énergie, éduc, rail) n’a pas disparu. Il aurait fallu un mouvement autonome, posant l’appartenance de classe – sans qu’elle apparaisse en tant que telle, comme le gilet fluo l’a montré – ou la détermination, et non la profession représentée syndicalement, comme condition d’entrée dans le mouvement, ainsi qu’une bien plus grande ampleur de mobilisation pour le faire disparaître.
Autre limite qui n’a pas été dépassée : celle de la grève par procuration des cheminots, moteurs de la reconductible, mais bien seuls localement. Malgré une appropriation du mouvement par une partie des travailleurs locaux non-grévistes via les manifs du soir, les soirées de soutien, la solidarité financière (localement et nationalement), le mouvement est resté dans le cadre de la pression de la rue sur le pouvoir et pas dans un rapport de force sur le terrain de l’économie.
On a donc assisté à un mouvement social à la française, rituel dans sa forme depuis 1995 : une loi antisociale avancée par le gouvernement, le jeu entre assemblées et syndicats, tentatives de débordement, grève faible et absence de rapport de force important, avec un pouvoir qui cherche de moins en moins à se ménager une respectabilité par le « dialogue social ».
La répression : une parenthèse ?
La principale explication d’une répression policière relativement clémente, que ce soit lors du mouvement des Gilets jaunes localement ou bien pour les initiatives de l’ALM, est certainement l’absence de mise en danger sérieuse de la marche de l’économie. Les actions (hors grève, peu présente, on l’a vu) ayant le plus impacté les intérêts capitalistes de la région sont les actions de blocage du dépôt de bus de Rosny ainsi que du port autonome, ponctuels et éphémères. Si des entreprises fonctionnant à flux tendu (logistique, BTP), ou avec des coûts importants lors d’immobilisation de l’outil de production (Alpa) avaient été bloquées, les événements auraient certainement pris une tournure différente. Un travail d’enquête et de mise en lien afin de cibler des lieux de production ou des axes stratégiques serait intéressant à mener. L’absence d’inventivité lors du mouvement des retraites de 2023 et de Bloquons Tout en 2025 ont montré que ce travail n’avait pas été fait dans le mouvement social.
La volonté de la préfecture de faire pression nominativement sur des camarades pour forcer les déclarations de manifestation et l’interpellation d’un Gilet jaune lors d’une action en février 2020, en plus de l’encadrement parfois ridicule des manifestations de centre-ville (BAC + Police nationale + Police municipale + Renseignement territorial) ont été les principales démonstrations de répression. Une solidarité s’est rapidement mise en place, avec, dans les deux cas, des communiqués de presse (voir chronologie), et dans le second, une présence devant le commissariat de Mantes-la-Jolie, puis au procès à Versailles. Procès qui sera l’acte de naissance d’une brève Défense Collective du 78, cherchant à politiser l’anti-répression localement, à refuser la dissociation entre fractions du mouvement (ce que les syndicats ont fait) et à se préparer à un accroissement de son intensité.
La répression policière et judiciaire se concentre en revanche bien plus sur ceux qui sont réputés être les « classes dangereuses » locales, à savoir les prolétaires issus de l’immigration postcoloniale concentrés dans le quartier du Val-Fourré, comme on a pu le voir lorsque 152 lycéens ont été mis à genoux en 2018 ou bien au moment des émeutes suivant l’assassinat de Nahel Merzouk en 2023.
Et, en conséquence, ce qui fait peur au pouvoir en place, comme le suggèrent le recours à un gazage important sur le boulevard du Maréchal juin pour empêcher les Gilets jaunes de rejoindre le Val-Fourré lors de la manifestation du 16 février 2019, ou bien le dispositif ridiculement exagéré en centre-ville de Mantes-la-Jolie (14 camions…) lors d’une initiative syndicale de soutien en juillet 2023 après les émeutes ayant abouti à l’incendie de la mairie annexe du Val-Fourré, c’est la jonction dans un même mouvement des tendances organisées et émeutières de différentes fractions du prolétariat.
En guise de conclusion…
Malgré les espoirs douchés de combiner autonomie de la rue et grève de masse que la période laissait entrevoir nationalement et localement (esprit des GJ encore vif, détermination à inscrire la grève dans la durée dans les transports, répression policière révoltante…), nous tirons globalement un bilan positif de cette séquence :
- elle a permis de renforcer la lutte localement, et de fissurer l’appel au spectacle des manifs parisiennes rituelles mais improductives ;
- à la suite des GJ, elle a rappelé à toute l’agglomération que la lutte des classes existait ici-même, et pas seulement dans les grandes villes, par de nombreuses manifestations, fêtes, blocages, etc. Sans les GJ puis l’ALM, gageons que lors du mouvement contre la réforme des retraites de 2023, les manifestations locales n’auraient pas eu leur caractère évident et rituel, et que les militants mobilisés lors de « Bloquons Tout » le 10 septembre 2025 seraient tous allés à Paris ;
- elle a provoqué des rencontres et renforcé des camaraderies qui ont pour certaines perduré, basées sur des intérêts de classe commun et pas sur ce qui fait le terreau de la gauche citoyenne et réformiste, à savoir l’espoir illusoire qu’en déléguant notre pouvoir à des bons responsables, l’État et les patrons pourront changer de direction ;
- elle a posé en actes la question de l’autonomie de la lutte à travers l’Assemblée de lutte, qui, même si elle n’a pas totalement supplanté le fonctionnement syndical, a été, et de loin, la principale force d’animation de la lutte dans la région.
Nous regretterons en revanche que les liens n’aient pas débouché sur des structures stables et pérennes. Les discussions pour ouvrir et faire vivre l’ALM dans la durée à travers un local militant se sont posées comme une évidence, mais, une fois le soufflet de la lutte retombé, les divergences idéologiques et les perceptions variées de la forme à donner à cette initiative se sont révélées des obstacles infranchissables. Un jour, peut-être…
Le mot de la fin, sorti de la bouche d’un gréviste de la première (et de la dernière heure) : « on n’était pas nombreux, mais qu’est-ce qu’on s’est marrés ! »