| Cet article est une version légèrement remaniée de l’interview qui a été publiée en mars 2026 dans le n°20 du « journal indépendant de Paname et sa banlieue » Le Chiffon, dans lequel figure une illustration originale qui n’est pas reproduite ici. Nous vous conseillons vivement de vous abonner à ce très bon journal local ! |
2018. Mouvement des Gilets jaunes à Mantes-la-Jolie, à une cinquantaine de kilomètres à l’Ouest de Paris. Parmi les camarades Gilets mobilisés, peu connaissent la longue histoire de résistance de Fabienne Lauret et Mohamed Hocine. Elle, est une soixante-huitarde, ouvrière féministe et révolutionnaire à l’usine Renault de Flins. Lui, surnommé Momo, est né en 1962, braqueur puis détenu, devenu militant anti-carcéral ainsi que des luttes de l’immigration et des banlieues. Tous deux partagent l’expérience de la lutte sociale et l’envie de transmettre cette mémoire. Rencontre (1).
Le Chiffon : Pouvez-vous nous donner une idée de l’atmosphère de l’époque où vous avez commencé à militer ?
Fabienne : On sortait de Mai 68, un mouvement extraordinaire dont les espoirs ont perduré plusieurs années. L’engagement au travail, les grèves dans les entreprises, petites ou grandes, cela occupait une place centrale. Alors, avec des copains de Révolution !, une scission de la Ligue communiste (2), on ne pouvait pas se contenter de distribuer des tracts à la porte des usines : il fallait être dedans. En 1972, on s’est installés à Renault Flins, car la domination du parti communiste (PC) et de la CGT sur les ouvriers y était moins forte qu’à l’usine de Billancourt.
Notre organisation voulait élargir la lutte des ouvriers à la question des femmes, des immigrés, à tous les gens qu’on n’entendait pas. Mais aussi repenser toutes les sphères de la vie sociale : l’éducation, le logement, l’écologie, la consommation et les loisirs. Au total, on était quinze militants à Flins et dans les proches alentours : quatre ouvriers, mais aussi des enseignants, des libraires, un médecin… S’employer en usine de façon volontaire comme on l’a fait, les gens pensaient que c’était un sacrifice. Mais pour nous, c’était un truc génial ! Nous étions fortement inspirés par les grèves qui se succèdent à Flins à partir des années 1960, jusqu’au point culminant de l’occupation de l’usine en mai-juin 68 et de ses fameux affrontements avec les CRS.

Occupation de l’usine Renault de Flins par les ouvriers en 1968
Mohamed : Dans les années 1980 et 1990, dans les quartiers populaires, tu trouvais des militants politiques qui avaient des locaux, animaient la vie associative, qui s’engageaient… En 1983, c’est l’année de la Marche pour l’égalité et contre le racisme à la suite de nombreux meurtres policiers racistes dans les banlieues. Une marche nationale se lance de Marseille à Paris. Elle est issue des quartiers populaires et inspirée des marches non violentes de Gandhi et de Luther King, avec l’appui de la paroisse du père protestant Christian Delorme, que j’ai pu rencontrer dans les années 1990. Ça a été un moment fort d’affirmation politique de la jeunesse issue de l’immigration. Ceci dit, même si je pense qu’il était sincère, la place paternaliste et religieuse de Delorme a suscité de gros désaccords. Vu que j’étais en prison de 1983 à 1988, je l’ai seulement suivie à la radio, mais j’ai ensuite rencontré beaucoup d’anciens marcheurs quand on a lancé Solact [contraction de « Solidarité active »] en 1989 aux Mureaux puis Résistance des banlieues (RDB) en 1990, à une échelle plus large.

La Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983 à Paris
Parle-nous un peu de Solact et de RDB…
Mohamed : Solact, fondée aux Mureaux avec des jeunes du quartier et Jean-Christophe Berrier (3), un éducateur de rue anarchiste, se battait pour que les jeunes ne tombent pas dans l’itinéraire piégé du chômage, de la délinquance et de la prison. Car, à ma sortie de prison, j’ai pu voir l’ampleur de la dégradation de mon quartier, Bizet, une cité des Mureaux : destruction des liens sociaux et des réseaux de solidarité, chômage, violence grandissante, augmentation de l’alcoolisme et de l’héroïnomanie, montée scandaleuse de la répression policière et des incarcérations. On organisait de l’aide aux devoirs, des ateliers théâtre, des chantiers de rénovation des logements de la cité avec les jeunes, du sport. Et on plaçait les élus face à leurs contradictions, en exposant dans notre local des photos du délabrement de la ville…
RDB a été le résultat des rencontres de Solact avec d’autres groupes des villes voisines (cercle qui s’élargira par la suite à toute la France), comme Mantes-la-Jolie, où avec une vingtaine de personnes, anciens marcheurs et jeunes militants de la cité du Val-Fourré, nous avons organisé en 1990 une manifestation vers la mairie derrière la banderole « 17 000 jeunes, 17 000 oubliés, nous refusons d’être les lépreux de la ville ». Avec RDB, l’idée était justement de sortir les banlieues de leur isolement, de s’entraider dans le travail militant et donc d’obtenir un meilleur rapport de force avec les mairies et les préfectures.
Comment êtes-vous entrés dans la lutte ? Avez-vous été formés par les générations précédentes ?
Mohamed : C’est en prison que j’ai commencé à militer pour les droits des prisonniers. J’ai appris seul à y militer, j’avais ça dans les tripes. Pendant la promenade je discutais avec les co-détenus : « Faut qu’on bouge pour nos droits. Il faut s’en foutre du mitard ! C’est le quartier disciplinaire, mais c’est une cellule comme les autres. Si vous en avez peur, on fera rien. » Sur les feuilles blanches dans les livres empruntés à la bibliothèque de la prison, j’écrivais : « Rejoignez la coordination des prisonniers en lutte. Pour avoir les infos, écoutez telle radio, tels jours de telle heure à telle heure. » Je les lisais aussi, les livres ! Prolétaire, anticapitalisme, lutte des classes, j’avais entendu ces mots dans la bouche des gauchistes, quand j’allais à la fête de l’Huma, ou avec les trotskystes de mon quartier. Mais je ne les ai compris qu’en prison, en lisant Marx ou Wilhem Reich.
Les détenus issus comme moi de la deuxième génération de l’immigration se sont aussi beaucoup politisés à cause de la grosse montée du Front National chez les matons à partir de 1983, qui tabassaient les immigrés. Du coup, la Marche à l’extérieur, la même année, prenait un sens tout particulier.
Mais là où j’ai appris le plus, c’est là où j’en ai bavé le plus : dans les quartiers d’isolement (4). J’y ai rencontré les militants indépendantistes basques, corses et des militants révolutionnaires comme Jean-Marc Rouillan et Régis Schleicher (5). Même s’il était interdit de parler, on arrivait un peu à échanger en vidant l’eau de la tuyauterie des toilettes.
Quand je suis sorti, j’ai rencontré les gens qui animaient Parloir Libre, diffusée sur Fréquence Montmartre, que j’écoutais en prison. C’était une émission de radio anti-carcérale diffusée en région parisienne, pour permettre aux gens de l’extérieur de s’informer sur la prison, de soutenir les luttes à l’intérieur, de lire à l’antenne des lettres de prisonniers, d’aider à communiquer d’une prison à l’autre. Avec eux, qui étaient pour beaucoup des militants politiques autonomes, on s’est battus contre l’existence de quartiers d’isolement carcéraux.
Fabienne : J’ai eu des parents membres du parti communiste (PC), même si mon père était plutôt libertaire. Mes parents l’ont quitté, traumatisés par l’invasion de la Hongrie par l’URSS en 1956. Mon père a participé à Mai 68 en faisant grève. Mais malgré l’effervescence générale, il ne m’en parlait pas beaucoup. En revanche, pour moi, Mai 68 a tout changé. Je n’avais même pas 18 ans, j’étais au lycée Hélène Boucher, à Paris (20e), un lycée réputé très strict. Quand le mouvement a démarré, j’ai emballé plein d’autres filles. C’était mon premier engagement.
Quand j’ai rejoint dans la foulée l’organisation d’extrême-gauche Révolution !, on se retrouvait au moins un mois chaque été en formation politique et théorique (marxisme, débats d’actualité). Ça m’a appris énormément. À l’époque, les révolutionnaires n’étaient pas formés par les générations précédentes à l’usine. Quand on est arrivés à Renault Flins, en 1972-1973, les maoïstes, qui s’étaient établis avant nous, étaient déjà presque tous partis. Ils étaient trop radicaux : ils engueulaient tout le monde, fonçaient bille en tête face aux patrons. Ils n’avaient pas l’esprit pour s’intégrer. On s’est donc formés sur le tas. À l’atelier où j’étais affectée, à la couture des sièges (comme l’immense majorité des femmes), j’ai appris le travail de base d’une déléguée du personnel : construire les revendications avec les travailleuses à l’aide d’une pratique régulière d’enquête et d’observation sur le terrain.
Tout cela donne l’impression d’une période de forte activité politique par rapport à aujourd’hui… Qu’est-ce qui a changé depuis cette époque ?
Fabienne : Il faut mesurer l’impact qu’a eu l’industrie automobile (Renault Flins, Simca Poissy, mais aussi tous les sous-traitants) sur la région (voir carte). En 1969, quand Flins passe en équipes alternées de 2×8 heures, les effectifs doublent quasiment pour atteindre 22 000 salariés. Des dizaines de cars affrétés par l’entreprise attendaient chaque matin les ouvriers du Val-Fourré ou des cités des Mureaux construites par Renault. L’entreprise recruta massivement des travailleurs immigrés, majoritairement maghrébins, les pensant dociles parce que souvent analphabètes. La « pieuvre Renault », comme le disait la presse locale, arrivée dans la région en 1952, a transformé les transports, les infrastructures, le logement, la démographie, la culture de la région, et diffusé un esprit de fidélité à l’entreprise : « le losange à la place du cœur », en référence au logo de la marque.

La cité ouvrière du Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie, en 1970
Maintenant les grandes entreprises ont disparu, et le monde ouvrier avec. Ses codes, ses solidarités, ses organisations (syndicats et PC). À Renault Flins, dans les années 2000, il n’y a plus qu’environ 7 000 salariés (6). Petit à petit, l’usine s’effiloche. La production part dans d’autres pays où la main d’œuvre est moins chère, où les syndicats sont réprimés. Renault abandonne alors progressivement ses actions sportives et culturelles, puis son droit de réservation dans les logements de la ville pour les ouvriers de Flins. Le monde associatif s’est dissous, et les syndicats ont perdu de leur influence. Dans les années 80, le chômage est deux fois plus importants aux Mureaux que dans le reste du pays, et les habitants des quartiers HLM ont des emplois plus précaires que la moyenne. Les plus jeunes grandissent dans un monde radicalement différent de celui de leurs parents.
En plus, les capitalistes ont compris comment s’y prendre pour qu’il y ait moins de grèves, ils sont très forts. Dans les usines, les ouvriers sont de plus en plus des intérimaires. Ce sont des gens qui ne peuvent pas vraiment faire grève, voire même toquer à la porte du syndicat le plus proche, au risque de perdre leur boulot. J’ai vu le changement des salariés. Les intérimaires venaient juste pour gagner leur croûte et repartaient chez eux. Entre les années 1970 et 2000, la classe ouvrière a été démantelée : on n’a rien pu faire.
Mohamed : Les militants de l’immigration et des banlieues ont subi une très forte répression, comme par exemple du fait de la double-peine. Pour les étrangers condamnés, ça signifie prison plus expulsion. Contre cette mesure injuste, j’ai participé en prison à une grève de la faim initiée par deux militants de l’association des Jeunes Arabes de Lyon et sa banlieue, en 1986, quand j’étais en prison. Mais certains militants se sont institutionnalisés, et ont fini par tenir un discours bien moins radical que celui que l’on portait, notamment sur le rôle répressif de la police.
Il y aussi la récupération : quand la gauche a créé SOS Racisme, contre la Marche de 1983. Le PS a envoyé tous ses militants infiltrer les collectifs de la Marche. Ils ont manipulé habilement pour casser et récupérer ces mouvements populaires autonomes et leur mémoire. Pour finir, les associations musulmanes ont pris de l’importance, beaucoup des gens des quartiers ne voulaient plus marcher que pour l’islam…
Une partie de la jeunesse locale que vous fréquentez connaît cette histoire ?
Mohamed : Après 2000, c’est une nouvelle jeunesse. En 2001, se tient la mobilisation « Que vaut la vie de Youssef ? » animée par le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), un mouvement créé dans la continuité de RDB par des gens qui ont subi la double-peine, qui lutte contre les meurtres policiers en banlieue, sans concession vis-à-vis des institution (7). En 1991, Youssef Khaïf, un militant du Val-Fourré, est assassiné à Mantes-la-Jolie par le flic Hiblot. Le procès a lieu 10 ans plus tard. On organise des assemblées, des manifestations, on anime plein de débats pendant toute la durée du procès au tribunal de Versailles, devant lequel on installe deux grands chapiteaux. À cette époque, au Val-Fourré, on arrive à mobiliser. Puis, plus on avance dans les années, plus les gens s’en foutent. Et quand en 2005, les banlieues s’embrasent après l’assassinat de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois, le MIB n’existe déjà plus.

Affiche de la campagne « Que vaut la vie de Youssef ? » menée par le MIB en 2001
Fabienne : Dans les années 2000, quelque chose a basculé. Certains des ouvriers immigrés, qu’on a connus à l’usine, qui logeaient dans des foyers ou ailleurs, ont accédé à la propriété. Ceux qui ont acheté des maisons, on ne les a plus vus. C’était la poursuite d’un processus enclenché à partir des années 1980 et 1990, initié par les familles issues des premiers recrutements à l’usine, plus aisées.
Aux Mureaux, il y a quelques années, j’ai rencontré toute une bande de jeunes d’une trentaine d’années, habitants des cités HLM, enfants des ouvriers immigrés de Renault Flins, qui nous disaient : « On ne veut pas faire comme nos parents. On veut oublier ça, on va faire autre chose, d’autres métiers, se former. » Ça m’avait vraiment marquée. Je me suis dit : « Merde, nous, on aspirait exactement à l’inverse ! »
Ils ne voulaient pas de la transmission culturelle, mais monter dans la hiérarchie sociale. Les pères ne voulaient pas non plus que leurs fils aillent travailler en usine, mais qu’ils aient des diplômes, qu’ils exercent un autre métier. Pourtant, à la maison, les aînés parlaient peu de leur vie à l’usine, alors même qu’ils en souffraient. Le statut social de l’ouvrier et la culture ouvrière, ont été dévalorisés, bien que ces jeunes soient pour la plupart eux-mêmes des ouvriers ou employés précaires.
Diriez-vous que les pouvoirs locaux ont une volonté d’effacer la mémoire des luttes ouvrière ?
Fabienne : Aux Mureaux c’est radical. La mairie de François Garay, un représentant PS [élu depuis 2001] qui penche vers la Macronie, veut se débarrasser de la mémoire ouvrière en faisant table rase du passé. Quand tu arrives à l’entrée de la ville par l’autoroute A13, il y a une fusée Ariane, que la mairie a fait installer en 2018, pour promouvoir l’usine Ariane Group des Mureaux. Pour la mairie, qui veut gentrifier la ville, cette entreprise, avec tous ses ingénieurs, est bien plus vendeuse que les ouvriers immigrés des usines automobiles ! Quand j’ai vu ça, j’en étais malade. Historiquement, les Mureaux, c’est une ville ouvrière, structurée autour de l’automobile. Cet héritage, la municipalité n’en veut plus.

La fusée à l’entrée des Mureaux
Mohamed : Avec des attributions de logement, l’embauche en tant qu’agents territoriaux de catégories de la population au détriment d’autres, certains maires locaux à la politique clientéliste cherchent à acheter une partie de l’électorat. Il y a quelques temps, au Val-Fourré, j’ai retrouvé ceux avec qui on avait lutté jusque dans les années 2000 avec RDB, au MIB… Ils m’ont dit : « C’est fini Momo ! Maintenant il n’y a plus de mouvement, ‘‘Tonton Pierre’’ Bédier est venu et il a bouffé tout le monde. Toutes les communautés importantes du coin sont avec lui : les Turcs, les Sénégalais, etc. » Ça calme les gens dans leur volonté de s’organiser pour lutter.
Comment avez-vous résisté – et résistez-vous encore – à cet effacement de la mémoire des luttes ?
Mohamed : Au MIB, on organisait des séminaires internes à l’échelle nationale, pour nous former à l’organisation d’une réunion, à rédiger les tracts, à les distribuer dans les gares… Moi, à Solact, je dégageais des moments de discussion dans notre local : parler et transmettre aux plus jeunes, autour d’un thé, d’un petit oinj.
En prison, la meilleure manière de transmettre le goût de la lutte, c’est que les copains ne te voient pas que parler et théoriser. Par exemple, en demandant à s’entretenir avec la direction de la taule pour exiger que certains de nos droits soient respectés, comme voir un avocat par rapport au mitard, ou faire appliquer le code du travail pour les détenus qui bossent pour des entreprises extérieures depuis la prison. Là, les détenus écoutent ton discours, car ils voient comment il se concrétise dans tes actes.
J’ai rapidement voulu transmettre un fragment de ce que nous vivions en me lançant dans l’écriture d’un journal de prison, sur mon expérience de lutte, dès le début de ma peine. Un jour, ils m’ont transféré à l’isolement. Ils ont fouillé ma cellule et m’ont volé ce carnet. Quand je suis sorti, j’ai tout de suite décidé de continuer, de raconter ce que j’ai fait en prison mais aussi à l’extérieur. Un livre et un documentaire sont en cours, pour les militants et pour les jeunes des quartiers, pour qu’ils sachent ce qu’on a été en mesure de faire. Et qu’ils peuvent faire la même chose.
Au MIB, on disait haut et fort que c’est aux concernés d’écrire et de transmettre ce qu’ils ont vécu. Parfois, ça marche. Par exemple, aux Mureaux, beaucoup de gens qui ont créé des salles de sport ou des associations m’ont dit : « Momo, c’est grâce à toi, à Solact et aux discussions qu’on a eues, qu’on s’est lancé. Je m’engage politiquement, je vais au bout de ce que tu voulais », par exemple l’association Tendre la main qui propose depuis 2014 aux proches des détenus de les accompagner gratuitement jusqu’aux parloirs des prisons d’Île-de-France, souvent très mal desservies par les transports en commun.
Fabienne : J’ai écrit un bouquin [L’Envers de Flins, Syllepses, 2018], et co-écrit une bande-dessinée [Une féministe révolutionnaire à l’atelier, La boîte à Bulles, 2022] qui a beaucoup de succès auprès des jeunes et notamment des filles. Malgré ce signe d’intérêt, dans les collectifs où je milite je me sens parfois isolée, parce que la mémoire des grands mouvements ouvriers locaux n’existe pour ainsi dire plus (les grèves des ouvriers immigrés de l’automobile des années 1970 et 1980, par exemple). Il y a des jeunes, mais pour eux, c’est comme si nous autres vieux militants, on était de l’histoire ancienne. La place du travail n’est plus du tout aussi centrale dans l’engagement. Soit parce qu’ils ne trouvent pas de boulot, soit parce qu’ils en changent tout le temps, soit parce que le boulot qu’ils ont, ils ne le voient pas comme un espace de lutte. Ils se mobilisent pour d’autres choses, légitimes, comme la Palestine, mais géographiquement plus lointaines.
Mohamed : Il y a un vide. Le travail de mémoire est encore à faire : former les gens, qu’ils soient militants ou pas. Y a plus qu’à !
Propos recueillis par Dan Lhoest, hiver 2025-2026
Notes
(1) Article qui s’inscrit dans un travail de long terme, publié par le journal en ligne d’histoire et de critique sociales du Mantois et de la vallée de la Seine : (Il était une fois…) Dans l’Ouest. À lire sur danslouest.noblogs.org
(2) Parti trotskyste français qui deviendra la Ligue communiste révolutionnaire en 1974 puis le Nouveau parti anticapitaliste en 2009. Le groupe Révolution ! deviendra l’Organisation communiste des travailleurs (OCT) en 1976
(3) Sur Solact et Jean-Christophe Berrier, voir les interviews de Jean-Christophe sur ici et là
(4) L’isolement, une torture d’après les détenus, est un régime carcéral conçu pour isoler une personne détenue du reste de la population pénale, ou la protéger des autres personnes détenues, qui fait l’objet de nombreuses luttes pour son abolition, jusqu’à leur réforme, sans réelle différence, par Robert Badinter.
(5) Jean-Marc Rouillan et Régis Schleicher, militants d’extrême-gauche de l’organisation Action directe, qui mène plusieurs attaques contre des patrons et dignitaires politiques ou leurs locaux dans les années 1980. Voir, de Rouillan, Dix ans d’Action directe, Agone, 2018.
(6) La production de la Zoé, la dernière voiture – électrique – produite à Renault Flins s’est arrêtée en 2024. Parallèlement, la production de l’usine Stellantis (auparavant PSA, Simca, Talbot) de Poissy est menacée à court terme.
(7) Sur le MIB, ainsi que pour une chronologie des meurtres policiers racistes à Mantes, voir ici
(8) Pierre Bédier, le baron local, entre autres mandats président (Les Républicains) du conseil départemental des Yvelines (de 2005 à 2009, puis depuis 2014) et ancien maire de Mantes-la-Jolie (1995-2005). Sur le « système Bédier », voir « Dans les Yvelines, le clientélisme au quotidien », Le Monde Diplomatique, février 2017.